Portraits

Alexandre LÉAUTÉ : le champion caradocéen

Champion du monde. Quadruple médaillé paralympique. À tout juste 20 ans, Alexandre LÉAUTÉ enchaîne les titres… Nous sommes allés à sa rencontre, pour mieux le connaître, découvrir les motivations, le quotidien, de cet "incroyable" champion…

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Alexandre, à quel âge avez-vous commencé le vélo ?

J'ai commencé le vélo à l'âge de 14 ans, par du vélo "traditionnel", avec les personnes non handicapées. C'est mon père qui m'a mis au vélo [sourire]. Pour autant que je m'en souvienne, il a toujours fait du vélo. Petit, j'allais le voir et j'ai grandi avec ces moments-là. Mais au début, par rapport à mon handicap, il ne voulait pas trop que j'en fasse, car il ne savait pas trop comment le gérer. J'ai donc commencé par faire du foot avec mes copains. Et puis à 14 ans, pas trop séduit par le foot (et puis j'étais pas très bon [sourire]), je me suis mis au vélo.

Quand ce sport vous est-il paru comme évident ?

Je ne peux pas dire qu'il m'est paru évident. À la base, ça partait d'une passion, qui au fil des années, est devenue mon métier. C'est là où je prenais le plus de plaisir et c'est ce qui me faisait aussi sortir de mon train-train quotidien avec l'école.

Comment en êtes-vous venu au cyclisme sur piste ?

C'est quand je suis entré au Pôle France en septembre 2018.  Il faut savoir qu'il y a peu de compétitions en handisport. L'entraîneur nous encourage donc à pratiquer la piste, que j'ai commencé en décembre 2018, afin d'accéder à plus de compétitions.

Quelles différences entre la piste et la route ?

Le vélo, déjà, est différent. Il n'y a pas de frein sur le vélo de piste, c'est un pignon fixe, il faut donc toujours pédaler. Si tu t'arrêtes, tu tombes. Il faut désaccélérer avec les pieds, et donc pédaler en arrière. C'est un peu compliqué au début mais ça se fait bien. Et donc il n'y a pas de vitesses. Ce qui est bien avec la piste, c'est qu'on peut atteindre des vitesses que l'on ne peut atteindre sur la route, donc plus de sensations. Et les virages sont à 48° d'inclinaison, donc dès que l'on fait un peu de vagues dans les virages, les sensations suivent de suite, et ça c'est cool.

Votre premier de titre de champion, vous l'avez obtenu en 2019. Depuis, vous enchaînez les compétitions. Quelle est la course qui vous a le plus marqué ? Et pourquoi ?

Ma première victoire en Championnat du monde en septembre 2019.

Je suis très vite entré en équipe de France. J'ai commencé les compétitions sur pistes en janvier 2019 et j'ai tout de suite fait les minimas pour rentrer en équipe de France. Tout s'est enchaîné très vite. J'ai fait mes premiers Championnats du monde en mars 2019, sur piste. Ça ne s'était pas très bien passé mais j'étais là pour la découverte. Puis sont arrivées 3 compétitions sur route. La première, je crève peu avant l'arrivée. Je gagne les 2 suivantes, en Belgique et au Canada. Je suis ainsi sélectionné pour les Championnats du monde sur route à Emmen, aux Pays-Bas. J'y suis allé sans trop de pression, surtout pour découvrir. Le contre la montre s'est bien passé. J'ai fait 4e. Et puis arrive la course en ligne. J'y suis allé très décontracté, je n'avais rien à perdre, et je ne m'attendais pas du tout à la gagner.  Le fait d'avoir été très décontracté a bien marché. On court mieux. Je gagne la course. Champion du Monde à 18 ans, c'était plutôt pas mal.

Parlez-nous de votre expérience à Tokyo ?

Tokyo, c'est vraiment une ville incroyable. Rien que la façon d'être des gens, leur accueil… Leur intérêt pour le handisport était incroyable aussi. Ils nous attendaient dès notre arrivée à l'aéroport. Un accueil et une organisation parfaits. Une très belle expérience, j'ai adoré. Nous sommes arrivés 10 jours avant le début des compétitions, pour pouvoir nous acclimater à la chaleur et à l'humidité. Nous logions hors du village paralympique, sur lequel nous avons juste passé 2 jours. C'était aussi l'occasion de rencontrer les autres membres des équipes de France, tous sports confondus.

Quel effet ça vous a fait cette première médaille d'or ? Ce podium avec la Marseillaise en fond ?

Sur le coup, je ne réalise pas trop. Je commence tout juste à comprendre, plus de 3 semaines après, en remontant tout juste sur mon vélo, que c'était quand même incroyable ce que j'avais fait. Sur le moment, je me suis dit que c'était cool, mais je restais concentré sur les épreuves qui arrivaient. J'ai regardé les images de cette course il y a 2 jours. J'avais des frissons. Je me suis dit "ah oui, quand même ! " [sourire].

8 journées intensives entre ces 4 médailles. Que ressent-on à la 4e ?

La 4e médaille n'était pas attendue. C'était une course où nous étions tous mélangés, les handicaps les plus faibles et ceux les plus forts. En plus, il faisait un temps affreux. J'avais même froid sur le vélo. Ce n'était pas une partie de plaisir. Mais comme j'étais concentré et super motivé, ça s'est plutôt bien passé. Mais cette 4e médaille, sincèrement, était inespérée. En plus, je suis le premier C2* à monter sur le podium pour une course toutes catégories. C'est aussi l'une des plus belles courses des jeux, car je me suis fait violence pour aller la chercher.

Votre plus beau souvenir à Tokyo ?

La Marseillaise. En plus, je suis à l'Armée des Champions**. ça rend ce moment encore plus incroyable. J'en avais des frissons. Je ne suis pas quelqu'un de très expressif, alors je retenais devant tout le monde, mais j'avais envie de pleurer à ce moment-là, sur le podium, avec la Marseillaise en fond.

Comment vivez-vous toute cette attention portée sur vous ?

Je la vis plutôt bien. Je ne suis pas quelqu'un qui se prend la tête. Et puis c'est cool, ça démocratise le handisport. Je profite de cette attention pour essayer de faire passer des messages. Nous sommes des sportifs comme les autres. Ce n'est pas parce que nous avons un handicap que l'on s'entraîne moins. Il y a vraiment eu un engouement médiatique sur ces Jeux, si ça pouvait continuer ainsi, ce ne serait que du plus.
On imagine que 2024 est déjà dans votre esprit ?
Oui bien sûr. Et je pense que je vais être attendu après Tokyo. En plus, ce sera en France. Donc on sera devant la famille, les amis, un public français. Ça va être incroyable. J'ai déjà hâte d'y être. On va se préparer à 200 % pour pouvoir être prêts à Paris, ça c'est sûr.

Quelle est votre prochaine compétition ?

C'est un peu vague pour le moment. Les championnats du Monde sur piste devaient se dérouler en janvier. À la date d'aujourd'hui, nous n'avons pas encore de confirmation sur la date et le lieu. Mais je vais me préparer comme s'ils avaient lieu. Et je participerai à toutes les coupes et championnats avant les J.O., pour rester entraîné et suivre aussi l'avancée de mes adversaires.

Vos projets à plus court terme ?

Partir à Fréjus avec l'Armée des Champions et préparer la saison.

Vous vous entraîniez dans les Pyrénées-Atlantiques. Pourquoi être parti si loin ?

Parce que c'est le seul pôle de ce type en France. Quand ils m'ont proposé le projet en 2018, j'ai longuement hésité. Mon père m'a dit que c'était une belle opportunité que je devais saisir et que de toute façon, si ça ne me plaisait pas, je pouvais rentrer. Pour moi, le fait d'y entrer induisait que ce n'était plus une passion, mais que ça devenait un métier. Y aller, c'est le meilleur choix que j'ai fait de toute ma vie.
À partir de cette année, je suis de retour en Bretagne.

Que vous inspire l'arrivée d'un vélodrome à Loudéac ?

Sincèrement, c'est une bonne chose. Il y a peu de vélodromes en France. Quand je pensais à mon retour en Bretagne, c'était un point qui me faisait peur : pas de vélodrome en Bretagne. Le plus près doit être en région parisienne, ce qui fait loin pour s'entraîner. Et je n'ai pas du tout envie de laisser la piste de côté. Le fait que le vélodrome arrive avant les J.O. de Paris, c'est impeccable. Ça va être un bel outil pour pouvoir se préparer.

Parlez-nous d'Alexandre sans son vélo. Que faites-vous ?

Je suis un garçon normal. Je suis salarié à l'Armée des Champions. Je fais du vélo. J'aime bien sortir avec mes copains, aller au ciné, au resto… J'aime profiter de la vie. Marcher dans la forêt. J'ai besoin de bouger. Il faut profiter de la vie.

Qu'aimez-vous ?

J'aime le sport en général. J'ai besoin de faire du sport. C'est un peu ce qui rythme ma vie. Voir les amis.

Comment vous voyez-vous dans 10 ans ?

J'aurais 30 ans. Je pense que je serai chez moi avec ma  propre famille. Pour moi, la famille c'est important. Si ça ne va pas avec ta famille, ça ne va pas dans la vie tout court. C'est important d'être avec les gens que j'aime, qui sont proches de moi. J'espère avoir des enfants. Les accompagner dans leurs activités, sportives ou non. Et puis, toujours faire du vélo.

Votre devise ?

La douleur est éphémère. Et l'abandon est définitif.

Un message ?

Ce serait un message pour les parents qui ont un enfant en situation de handicap. Ne jamais rien lâcher. Le laisser vivre sa vie normalement. Lui faire découvrir le sport. Moi, ça m'a épanoui. On se sent "normal". Faut rien lâcher, peu importe la situation, même si parfois c'est compliqué.

Si vous étiez…
Un film ? "Le loup de Wall Street"
Une chanson ? "Belle" de Notre-Dame de Paris. La version de 1998.
Un lieu ? L'abbaye de Bon Repos.

Retrouvez ce portrait dans Le Mag' n°14 de janvier, février, mars 2022